La « petite » Clémence qui grandît trop vite.

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Mon bipeur sonna pour la énième fois et je me décidai enfin à me lever. Il était deux heures du matin et ça faisait à peine plus de trois heures de temps que j’avais rejoint mon lit.  J’avais eu une dure journée comme sa peut souvent arriver dans un hôpital. Pour que l’hôpital me bipe à cette heure, cela devait être une urgence. Je sortis de mon lit pour rappeler aussitôt la permanence. L’infirmière de garde décrocha presque aussitôt et m’annonça d’un air gravement solennel : « Dr Mawa la « petite » est là, il semblerait que le travail ait commencé». Quoi???? comment-ça ? Pensais-je prise de panique mais je m’entendis lui répondre calmement.  « J’arrive immédiatement » lui répondit-je.

Quinze minutes plus tard, j’étais à l’hôpital et je me dirigeai en hâtant le pas vers mon bureau. Je faisais mes consultations en Gynécologie Obstétrique logée au bâtiment principal de l’hôpital de la Prudence de Garoua (Nord Cameroun) au rez- de – chaussée, R 18. Alors que je longeais le couloir des bureaux des médecins, je vis la grand-mère de la petite qui m’attendait en tapotant le pied en signe d’impatience. Dès qu’elle m’aperçut, elle bondit vers moi en balbutiants des  mots desquels je n’entendis que : « Dr elle va mal, sauvez-la ‘ ousseni’ » (supplication en langue fufulde qui veut dire je vous en prie). Je la rassurai et me préparai rapidement pour rejoindre la « petite » qui avait déjà été conduite en salle d’accouchement.

La genèse…..

La « petite » faisait référence a une toute jeune fille qui s’appelait Clémence Safou. Elle était âgée de 14 ans et vivait avec sa grand-mère paternelle depuis l’âge de 9 ans. Clémence était tombée enceinte alors qu’elle venait à peine d’avoir ses premières menstrues. Sa grand-mère passait ses journées au marché à écouler les nattes qu’elle tissait de ses propres mains. Sans surveillance et presque abandonnée à elle-même, la petite avait très vite découvert les joies de la vie, de la liberté. Elle n’était qu’en 6ème alors que ses comparses présentaient le BEPC cette année-là. Le teint noir ébène, les traits fins et impeccablement dessinés de son visage et ses formes qui promettaient d’êtres généreuses faisait d’elle l’objet de toutes les attentions et des convoitises masculines. Elle apprit donc très vite à user de sa beauté candide pour satisfaire son ambition qui n’avait d’égale que sa beauté. Clémence manquait très souvent les cours pour aller flâner dans les centres commerciaux de la ville ou dans un restaurant sélect de la ville. La gérante l’avait adopté et la recrutait certains soir d’affluence pour donner un coup de main. C’est dans ce restaurant qu’elle rencontra  celui qui devint son amant. Il avait 25 ans, m’avait-elle raconté et vivait aux Etats-Unis. Il était en séjour au pays a l’occasion du mariage de sa sœur. Ils vécurent pendant plusieurs mois une idylle a l’insu de tous. Sa grand-mère ne soupçonna sa grossesse que lorsqu’elle fut convoqué au conseil de discipline pour absence répétée et mauvaises notes de Clémence. Ce fut un coup dur pour elle qui se sentit responsable et décida de l’accompagner jusqu’au bout.

Une jeune maman et son bébé nouveau-né. Crédit photo: Plan International

C’est donc avec beaucoup de crainte que j’entrais dans la salle d’accouchement. Je la vis là, allongée, en sueur, toute frêle, et se tordant de douleur. Je me demandais si elle allait y arriver; la pauvre petite n’avait pas l’air de comprendre grande chose à ce qui lui arrivait.

14 ans ! C’est l’âge qu’avait ma jeune nièce. Clémence me la rappelait beaucoup et j’avais beaucoup de peine quand je pensais que ça pourrait être elle. Elles n’étaient que des enfants et j’aurais aimé qu’elles le restent encore un peu plus longtemps.

Tant bien que mal, Clémence donna naissance à un petit garçon en pleine santé. Elle perdit beaucoup de sang et dû être transfusée de deux poches de sang. Elle resta internée pendant une semaine avant que je ne l’autorise à sortir. Son cas me tenait tellement à cœur que je l’enregistrai comme une parente pour qu’elle bénéficie de taris réduits, sa grand-mère ne disposant pas de beaucoup moyen, et le père de son enfant étant repartis aux Etats-Unis. Je ne sus jamais s’il avait été mis au courant de cette grossesse ou pas.

Je lui rendais souvent visite pour m’assurer que le bébé et la maman précoce se portaient bien. Très souvent, perdue dans mes pensées, je me laisser aller à penser que peut-être que comme cela qu’il fallait vivre sa vie après tout. A fond, sans précaution, sans attendre. Qu’avais-je récolté moi qui avait été si prude, si rangée ,si « comme il le fallait ». J’avais 35 ans et n’avais pour seul raison de sortir de chez moi que mon boulot. J’avais jusqu’ici lamentablement échoué en amour. Alors que toutes les cellules de mon corps se contractaient me réclamant un enfant, je me mettais à penser à une Fiv n’ayant plus le cœur à attendre de rencontrer enfin le bon.

Et si être pressée n’était pas si mal après tout. D’ailleurs qui établit la précocité ? ou alors le retard ? Sur quelle base ? Par rapport à qui ?

S’il y a bien une chose que mon métier m’aura appris, c’est que tout peut basculer en une seconde, que la vie est tout aussi fragile et délicate qu’un vase de porcelaine; alors vivons seulement……

Cet article est écrit en marge de The Blog Contest Forum, TBCS05E03. Le thème arrêté était Génération pressée-pressée. Un sujet en apparence facile mais en réalité pas du tout facile. J’ai dû creuser mes petites méninges pour pondre cette petite production. N’oubliez surtout pas de laisser un commentaire en partant.

 

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4 commentaires

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  1. fatim toure · août 2

    et le pere? J’avoue que je suis intriguee!!!!!!!!

    • nahatabalama
      nahatabalama · août 2

      humnnnn…le père j’ai supposé dans mon billet qu’il n’en a jamis riensu en réalité =D

  2. Thierry · août 2

    Merci pour l’article, il a le chic de donner du baume au cœur tout en l’interrogeant sur notre société. Clémence insouciante de son choix l’a fait et l’assume pleinement, sa grande mère est un ange à inonder d’attention et d’amour. Je pense à toutes celles qui le deviennent à cause d’un système viciée, victimes de viols, victimes de toutes sortes de trafics, mon cœur saigne.

    • nahatabalama
      nahatabalama · août 2

      oui…à toutes ses femmes également qui n’ont peut être pas donné la vie mais qui sont de vraies mamans… Merci à toi pour ta contribution.